
Illustration : Marie Versini, Heratika, 60 cm x 90 cm, acrylique sur toile, 2025
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Imaginons des lieux qui autorisent, qui soutiennent, des lieux ouverts
Jean Erian Samson & Sophie D’Aubreby
De ce non-lieu, une lueur extérieure est jetée sur notre propre réalité, qui devient soudain étrange, plus rien n’étant désormais établi. Le champ des possibles s’ouvre largement au-delà de l’existant et permet d’envisager des manières de vivre radicalement autres.
Paul Ricœur, Idéologie et utopie, 1991
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Le 7e opus de la revue DO-KRE-I-S, paru en septembre 2025, a accueilli plus d’une centaine de contributions, d’œuvres et de réflexions critiques autour du thème Turbulence(s) / Dezòd. Ce numéro révélait les expériences individuelles et collectives des dynamiques de répression, mais également la terrible résistance dont nous avons toujours fait preuve. Réaffirmer notre présence au monde. C’est sur le fil de cette promesse, extensif entre les pages, que nous devons tirer pour continuer à tisser notre épanouissement – à l’intérieur ou à l’extérieur des turbulences. Si, au détour de ce numéro, Isis Labeau-Caberia nous alerte sur la nécessité de « […] réactiver notre capacité à concevoir des alternatives à partir de nos propres référentiels conceptuels […] », nombreuses déjà sont les propositions qui esquissent les traits lumineux d’un vivre-ensemble bâti sur le socle de nos complexités en symbiose ; à l’orée d’une prise de conscience radicale de notre condition actuelle d’assujetti·es. Larguons les amarres, afin de donner souffle à ces voiles déjà bien dépliées. Prenons le large. Ainsi, pour le huitième numéro de DO-KRE-I-S, nous vous proposons d’arpenter le domaine de l’utopie, du rèv ; en terre-créole, en île-monde.
L’utopie, ce « lieu de nulle part », ce « lieu du bien », est certainement l’espace privilégié de la manifestation concrète de l’imaginaire. Elle dépeint toujours un univers qui redéfinit le réel étriqué et oppressant ; motivée par une vision alternative rendant étrange notre propre réalité. Depuis le lieu des turbulences, quelle perspective la narration utopique peut-elle nous offrir ? L’utopie, cette terre fertile sur laquelle ont déjà fleuri tant d’effervescences et d’élans novateurs. Terre mouvante, elle se situe dans le remous et à la confluence des accidents du quotidien. Alors, par son prisme, tentons le basculement. Embrassons la houle pour enfin nous sortir du cauchemar des autres. Parce que « […] la démarche utopique peut devenir une invitation à la contestation pratique, […] un refus à la résignation au malheur de vivre » (Mazauric, 1999).
L’utopie comme conscience rebelle, réelle et radicale.
Comment imaginer le monde, et aller à contre-courant des dystopies prophétiques ? Bien que nombreuses furent les utopies qui finirent mal, Nathalie Schon nous rappelle que « rien dans la définition du concept n’indique la fin malheureuse comme inhérente au projet utopique ». Quant aux récits de science-fiction, pour Elara Bertho, ces derniers « nous [font] expérimenter des mondes alternatifs, au premier abord dystopiques mais où se cachent parfois des utopies […] ». Autrement dit, les récits de science-fiction, par la critique acerbe de nos sociétés capitalistes et technoculturelles, anticipent leurs dérives tout en laissant entrevoir une brèche, une possible bifurcation.
L’utopie devrait-elle se soucier d’une fin ? Nous pensons qu’elle peut aussi bien être conçue comme une entité flottante, suspendue, en attente du moment propice au déploiement de sa manifestation joyeuse. La fiction et la création plastique offrent cette possibilité : le soin de graver sur les pierres tombales de la vie le mystère des rêves. Par ailleurs, les tentatives d’activation de brèches magiques – permettant à l’imaginaire d’approcher discrètement le réel – agissent à leur tour comme ferments qui catalysent les forces vives du détour émancipateur. Dans la Martinique des années 1970, un certain Robert Sainte-Rose, dit Zétwal, a forcé le dévoilement d’une de ces brèches. En effet, conscient des dynamiques écrasantes du système d’oppression à l’œuvre, son rêve était bien plus grand que celui de négocier le même échiquier politique que l’oppresseur. Il aspirait à dépasser les bornes, à frôler d’autres dimensions : construire une fusée dans laquelle il s’élancerait vers le cosmos par la seule puissance de la poésie d’Aimé Césaire. « [I]l s’emploierait désormais à déterminer ce qu’est un Martiniquais à part entière, puis il le deviendrait » (Labeau-Caberia, 2025). Quelques jours après l’échec du décollage et la désillusion de ses ami·es proches, Zétwal et sa fusée-poème embrassèrent la douceur du vent. Sans laisser de traces, ni dans le temps, ni dans l’espace. Il demeure ainsi une figure tenace à la matérialité du poème. Une utopie mystérieuse dont se sert Isis Labeau-Caberia, dans son article « Rêver le monde d’après », pour nous interpeller avec force : « […] quant à l’urgence de replacer au cœur de nos combats politiques une boussole sous-estimée : celle de la puissance émancipatrice du rêve ».
Comment déjouer les mécanismes d’assujettissements qui pervertissent notre rapport au monde et nous empêchent de rêver nos propres rêves ? Les prémisses de ce projet colossal consistent à identifier constamment ces schémas – les nommer ; les étudier ; les comprendre – en tentant de défaire les nœuds de l’histoire imposée pour dévoiler d’autres paradigmes. Comme l’affirme Donna Haraway dans son essai Savoirs situés, nous devons nous positionner vers des « […] perspectives nouvelles, qui ne peuvent pas être connues par avance, et qui promettent quelque chose d’assez extraordinaire : un savoir suffisamment puissant pour construire des mondes qui soient moins organisés selon les axes de la domination ». Dans cette démarche, les mouvements et les courants de pensée alternatifs pouvant nous servir de lanternes sont multiples. Depuis sa première manifestation en 1977, à travers la démarche et l’univers du groupe de musique funk afro-américain Parliament-Funkadelic, jusqu’à sa conceptualisation dix-sept ans plus tard par le critique américain Mark Dery, l’afrofuturisme n’a de cesse de dessiner des horizons à la fois critiques et prometteurs. En conjuguant science-fiction, technoculture, réalisme magique et cosmologies non-occidentales, cette nouvelle approche propose de redéfinir le monde sur des bases historiques et ontologiques réhabilitant l’agentivité de l’Afrique et de ses diasporas.
Réaborder nos imaginaires.
Dans Le Capitalisme patriarcal, Silvia Federici nous rappelle que la pensée naît du contact avec le réel, que l’imagination ne s’en affranchit qu’à condition de l’avoir frôlé et joint l’exemple au propos : la campagne Wages for Housework en 1972, utopique alors, permettra pourtant d’envisager la valeur du travail domestique pour ce qu’il est. Les courants féministes et leurs théoriciennes, leurs poétesses, leurs représentantes, de la même manière, chaque fois différente, inventent et proposent de nouvelles définitions aux termes du réel : Audre Lorde pour le self-care, Donna Haraway pour les ruines, pour le corps et ses possibles dans son Manifeste Cyborg.
Certains lieux et communautés, aussi, proposent de nouvelles définitions, nous montrent le chemin du possible (et les voies sans issue) : les villes nouvelles dont les promesses restent à faire advenir en cherchant de nouveaux imaginaires. Réinvestir les tentatives ratées, les réinventer encore, et encore, et jusqu’à ce que la promesse prenne chair. Les communautés marronnes en Haïti, en Guyane, au Brésil, en Jamaïque et ailleurs. Les Lakou et Gran Doko, forme d’organisation territoriale alternative qu’on retrouvait en Haïti tout au long du 20e siècle (Casimir, 2025), et qui peut avoir une valeur conceptuelle au-delà de leur quasi-disparition. Les poches de résistance d’Exarchia, les promesses endormies des villes nouvelles qui demandent à se renouveler encore. Tant de lieux où le ferment se trouve, attend. Alors nommons, oui. Et changeons les termes de la définition, sa portée, son ambition. Imaginons des lieux qui autorisent, qui soutiennent, des lieux ouverts. Réinjectons le désirable là où le fascisme s’acharne à l’épuiser. On passe le doigt le long de la fêlure, on méandre avec elle, on presse jusqu’à la voir céder et une fois ouverte, une fois fracturée : on réassemble, on colmate, on rêve. « L’amplification et la systématisation d’un élément du réel (inégalité raciale, inégalité de genre, destruction d’écosystèmes) construit des mondes possibles fracturés que les fictions poussent à leur paroxysme, comme dans un laboratoire. » (Bertho, 2021).
Ce ne sont là que quelques exemples et pistes.
Au moyen de la création plastique, de la nouvelle, de l’essai, de la poésie, de la photographie, du collage ou d’autres formes hybrides, nous vous invitons pour ce huitième rendez-vous à attiser les imaginaires sédiments. (Re)mobiliser ces fragments enfouis pour dessiner une utopie magique, située et force de proposition. En somme, imaginer des manières de vivre radicalement autres depuis la marge ; ce lieu favorable aux mutations, aux tempêtes. Assurément ! Car, comme l’a montré Olivier Hamant pour étayer sa théorie de la robustesse, les nuées d’oiseaux qui s’orientent depuis des temps immémoriaux dans l’immensité du ciel confient le gouvernail aux individus situés à la périphérie du groupe. Ces derniers apparaissent en effet beaucoup plus sensibles aux fluctuations du monde, puisqu’ils s’y confrontent directement. Ils connaissent leurs rouages. Ils savent comment surfer dans les courants et les eaux troubles. En revanche, ceux situés au centre, eux, ne percevant que leurs voisins, sont aveugles aux réalités extérieures. Puisque marginalisé·es nous sommes, puisque assigné·es à la périphérie du globe. Alors nos rêves – s’ils sont greffés à nos véritables histoires, à nos cosmologies et à nos expériences immédiates – s’immisceront inévitablement dans l’explosion de l’instant.
Modalités de contribution
Les contributions (réflexions critiques, poèmes, nouvelles, notes de lecture, portfolios, photos, illustrations, etc.) sont à envoyer par courriel jusqu’au 4 juin 2026 à l’adresse suivante : associationvagueslitteraires@gmail.com
Vos propositions peuvent épouser diverses formes : créations originales (poèmes, dessins, peintures, sculptures), reportages photos, portfolios, critiques, articles hybrides et esquisses de réflexions.
Pour les articles, veuillez fournir un résumé de votre projet en 600 caractères maximum au format Word. Pour les reportages photos et portfolios, nous attendons un texte de 800 signes ainsi que jusqu’à 15 photos en basse définition. Pour les poèmes et nouvelles, 4 pages Word maximum.
Les résultats de la sélection seront communiqués d’ici le 6 juillet 2027. Nous attendons au plus tard le 6 août 2027 les versions finales des articles sélectionnés, accompagnées des images en haute définition.

Quelques références
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Bertho, Elara. 2021. « L’Afrofuturisme féministe des fractures de la Terre ». Multitudes 85(4) : 153‑61.
Bloch, Ernst. 1976. Le Principe Espérance. Paris, France : Gallimard.
Calvet, Elisa. 2024. « Audre Lorde, Journal du cancer : enjeux politiques autour des récits et de l’expérience de la maladie ». In Écrivaines entre littérature et sciences II. Essayisme, auto-/ biographie et savoirs, Besançon (Université de Franche-Comté), France : Léa Cassagnau and Léa Cassagnau and Ralph Winter.
Carabédian, Alice. 2016. « Circonstances Spéciales ou l’utopie radicale ». Tumultes 47(2) : 123‑44.
Casimir, Jean. 2025. « Dilemme d’un éventuel paiement de la dette de 1825 ». AyiboPost. https://ayibopost.com/jean-casimir-dilemme-dun-eventuel-paiement-de-la-dette-de-1825/ (3 mars 2026).
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Federici, Silvia. 2019. Le Capitalisme patriarcal. Paris, France : La fabrique éditions.
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